La Glace et l'Orage - Tyrion Lannister

Trois années s'étaient écoulées depuis que la guerre s'était achevée dans le Bief. Trois années au cours desquelles je passa ma vie coincé entre la Tour de la Main, la salle du conseil restreint et les bordels de Littlefinger, ceint de ce collier de mains liées trop lourd à mon goût, à batailler contre bouliers et traités pour faire maintenir à flots un royaume qui s'enfonçait de plus en plus sous les profondeurs des neiges de l'Hiver. Robert, lui, courait à tous azimuts sur la Voie Royale avec bannières et trompettes pour subjuguer tout vassal qui avait encore l'audace de l'affubler du titre d'usurpateur, quitte à faire secouer parfois les dragons d'or du trésor royal pour les en convaincre. A croire que feu mon père lui avait transmit une partie de son pragmatisme avant de se rendre dans les Sept Enfers, ou bien s'est t-il rendu compte qu'il ne pourra pas espérer écraser toutes les têtes de Westeros avec son marteau de guerre. Quoiqu'il en soit, tandis qu'il faisait régner l'ordre royal juché sur son cheval, je demeurais maître des affaires du royaume.
Robert avait cependant prit grand soin de me faire surveiller par son fidèle Ned Stark, lequel était chargé d'exercer la justice du Roi en son absence dans toutes les Terres de la Couronne. Je n'éprouvais aucune envie de poser mon cul sur le Trône de Fer mais je demeurais le fils de Tywin. C'était quelque chose que je pouvais considérer comme étant tout à fait compréhensible et je n'en voulais guère au roi d'agir ainsi. A vrai dire, Ned Stark était un homme de bonne compagnie selon les circonstances. Peut-être devrait-il paraître un peu moins distant lors des conversations légères. Il était constamment préoccupé par le sort du Nord et de son frère Benjen. Celui-ci lui envoyait régulièrement des corbeaux mentionnant les masses de réfugiés prenant la route du sud et la colère de Ryman Frey, le petit-fils du vieux Walder, qui voyait ces hommes et femmes traverser la Verfuque sans avoir à céder le moindre péage aux Jumeaux. Plus l'Hiver durait et plus son caractère sa faisait froid comme la glace, à tel point qu'il pouvait bientôt rivaliser avec Stannis Baratheon.
Stannis Baratheon peu avant son mariage, au début de l'année 295 AL
Stannis... Masque de pierre siégeant sur le trône de la triste et impassible Accalmie, je n'aurais jamais songé qu'il trouve la force de se marier un jour. Avec Arianne Martell de surcroît. Quel gâchis !
Je n'étais pas le seul à regretter pareille alliance. Le roi également grinçait des dents devant l'union de son frère à l'aînée du prince Doran, mais pour des raisons autrement moins frivoles. Cela faisait bientôt trois ans que la promise avait été couronnée princesse de Dorne, depuis que feu son père périt d'une septicémie foudroyante contractée lors d'une blessure de chasse. Lorsque viendra un héritier, ce mariage scellera l'union du domaine des Martell à celui de la branche cadette des Baratheon, au grand désespoir de Robert qui voyait là une menace germer au sein des Sept Couronnes pour son héritier Lewys.
Il me fut difficile de qualifier le rassemblement qui eut lieu à Accalmie comme étant une "fête de mariage", terme d'autant plus discutable à employer quand on se trouve en présence de Stannis Baratheon. Le repas fut un moment parmi les plus fascinants de mon existence. Était-ce à cause de ce contraste saisissant entre la jeune et ravissante Martell avec cet homme qui à l'aube de la trentaine commençait à compter ses cheveux sur son crâne, ou bien à cause du roi qui rivalisait avec lui de froideur en le toisant tout au long de la soirée, l'invitant à reprendre de cet excellent chapon et lui vantant les bienfaits de la castration sur l'animal ? Quoiqu'il en soit, ce fut une longue soirée d'ennui à contempler le fou de Stannis, ce Bariol, distraire lamentablement les vassaux de l'Orage réunis à l'occasion.
Retourner à Port-Réal ne m'avait jamais paru être une aussi douce pensée, quand bien même les épisodes de neige se faisaient de plus en plus nombreux. J'espérais pouvoir me détendre dans les bras d'une voluptueuse tyroshie une fois la soirée venue mais à peine étions-nous arrivés au terme d'une chevauchée de deux semaines que le roi me faisait mander dans la salle du conseil restreint. Une séance pour le moins particulière puisque seul le fidèle Ned Stark se tenait à côté du roi, les autres chaises demeurant vides.
« Veuillez prendre votre place, Main. » me fit Robert en tendant la main vers mon siège. Je m'enquis de s'asseoir à sa droite tandis qu'il tourna la tête vers le lord Stark. « Toi aussi, Ned. »
Eddard fit de même en s'asseyant à sa gauche.
« Pardonnez-moi, votre Majesté, mais puis-je connaître la nature exacte de cette réunion et la raison de l'absence des autres membres du conseil ? » demandais-je avec témérité au roi.
« Je souhaiterais également en savoir davantage. » ajouta Ned Stark, qui semblait tout aussi étonné que ma propre personne.
Le roi avait fait disposer un pichet de vin dornien et trois coupes devant lui, mais seul lui avait le coeur à boire. Il se servit un verre qu'il but grossièrement, faisant perler une partie du nectar sur son épaisse barbe noire. Se nettoyant d'un geste de la main, il prit la parole.
« Quand je souhaiterai voir ces imbéciles me baiser les pieds, je convoquerai l'intégralité du conseil restreint. Il s'agit là d'une affaire qui ne doit regarder que le Roi, la Main et le Maître des Armes. Je veux que vous preniez toutes les dispositions nécessaires pour surveiller les agissements de mon frère Stannis. »
« Pour quelle raison souhaiteriez-vous faire surveiller votre propre frère, Majesté ? » fit Eddard avec une pointe d'exaspération. Je me suis demandé à cet instant si il occultait volontairement derrière son honneur les motivations qui poussait son roi à agir ainsi. Celui-ci se pencha vers lui en fronçant les sourcils.
« Ned, rappelle moi le nom de sa nouvelle épouse. »
« Arianne Martell. »
« Arianne Martell... » répéta le roi. Il se dressa subitement de sa chaise et frappa violemment la table de son poing, faisant renverser le vin qui s'écoula en une longue rigole. « Arianne Martell ! Te rends-tu compte de la gravité d'un tel acte, Ned ?! Te rends-tu comptes que mon frère cadet vient d'épouser la matriarche de la dernière maison a avoir supporté les Targaryen ?! »
« Et te rends-tu comptes que tu parles d'histoire révolues ?! Que nous avons négocié la paix avec Doran Martell contre la remise d'Elia et qu'il a plié le genou devant toi ?! » contre-attaqua le lord Stark en se levant également de sa chaise.
« Ah oui, Elia... A peine fut elle rentrée à Lancehélion que cette garce s'est volatilisée quelque part dans l'Ouest ! Toute la peuplade de Dorne est persuadée que j'ai mandé Tywin Lannister de l'enlever et de l'égorger en secret pour avoir copulé avec Rhaegar ! Doran et cette vipère d'Oberyn n'ont cessé de clamer à cette petite catin que je suis responsable de la disparition de sa tante et la devise des Martell ne cesse d'être hurlée sur toutes les places publiques depuis les Degrés jusqu'aux Marches ! »
Il coupa un instant son élan, fixant le lord Stark comme si il souhaitait le foudroyer sur place, avant de reprendre la parole sur un ton plus calme mais tout aussi acéré.
« Arianne me hait, Ned. Dorne tout entier me hait. Stannis également. Mais ni Dorne ni Arianne n'ont de raison de le haïr. Lorsqu'elle pondra un gosse, celui-ci se retrouvera plus tard à la tête de plus de cinquante mille hommes et deux des sept couronnes. Suffisamment pour mettre en danger mon trône et celui de Lewys. Et qui sait, peut-être même que Renly viendra réclamer sa part du gâteau, ce petit coq aussi fardé que les dames qui l'entoure. »
Eddard Stark toisa longuement le roi d'un regard noir avant de lui répondre.
« Je me suis trompé à ton sujet, Robert. Je pensais que les années te rendraient plus sage. Qu'elles te feraient arrêter de voir le monde comme un champ de bataille à parcourir le marteau à la main. J'ai eu tort. Tu prétends vouloir diriger ce royaume mais tout ce dont tu es capable est de dilapider le trésor royal en largesses à des vassaux qui continuent de cracher sur ton nom dès que tu leur tournes le dos tandis que tu renies les membres de ta propre famille sur la base de rumeurs et de colportages. Tu es l'un des pires rois que Westeros ait pu connaître. Pire qu'Aegon l'Indigne, pire qu'Aerys le Fou. Je regrette amèrement d'avoir bataillé à tes côtés pour en arriver à un tel résultat. Il fut une époque où je te considérais comme un frère. »

Le coup partit vite. Le poing droit de Robert alla se ficher dans le visage de Ned Stark, qui fut projeté brutalement en arrière en faisant tomber sa chaise. Jusque ici prostré par cette scène surréaliste, je sauta subitement de mon siège pour aller porter secours au Maître des Armes, qui reprenait ses esprits en passant une main sur sa mâchoire douloureuse. Le roi se tenait devant lui, les poings serrés et tremblants de fureur.
« Ce que tu viens de commettre, Ned, est un crime de lèse-majesté. Je pourrais te tuer pour ça. Mais pour la femme que j'aime et les années que nous avons passé ensemble, je vais t'épargner. Néanmoins, je ne te laisserai plus jamais contester mes ordres. Tu es désormais exclu du conseil restreint et prendra tes ordres auprès de la Main. Si tu oses me désobéir à nouveau, tu seras traîné devant moi pour trahison. »
Il pointa subitement son doigt sur ma personne.
« Quant à toi, maudit fils de ton père, tu mettras tout en oeuvre pour que Stannis soit mis sous surveillance. Je veux que toutes les rues et maisons d'Accalmie aient une oreille qui soit à mes ordres. Ce "conseil" est maintenant terminé. »
Le roi quitta la pièce d'un pas vif et rapide, avant de vociférer à mon frère Jaime qui gardait la porte de le ramener à ses appartements. Lord Stark quant à lui, gisait dans mes bras, encore secoué par le coup qu'il venait de prendre. Il essuya sa bouche ensanglanté d'un revers de sa main tandis que j'essayais de lui faire comprendre les enjeux qui se forgeaient lentement mais surement dans les Sept Couronnes.
« Lord Stark, je comprends que vous trouvez les actions du roi déraisonnables, mais elles ne sont pas totalement infondées. Arianne Martell n'a que seize ans, si le régent Oberyn et les grandes familles de Dorne ont approuvé une alliance avec Stannis Baratheon, il n'est pas improbable qu'ils aient à terme l'objectif de restaurer l'indépendance de Dorne ou mettre sur le trône un Baratheon qui leur soit ouvertement favorable... »
Ned Stark se contenta de me repousser tandis qu'il se relevait péniblement.
« Je vous apprécie, Lord Lannister. Cependant ces manigances sont intolérables à une époque où nos gens meurent de froid par milliers au-dehors. Tandis que nous spéculons sur des naissances et des lignages, ourdissons des complots et poignardons quiconque s'écarte de la pensée du roi, nous n'aurons bientôt plus suffisamment de bras pour semer nos moissons, battre notre acier et si ces choses-là apparaissent encore trop abstraites pour ce borné, tenir nos lances. Je pourrai alors vous garantir que le véritable Hiver s'installera... »