L'émoi et la fierté régnaient dans la demeure des Locchini. L'ensemble de la famille avait été conviée pour rompre le pain avant le premier départ de Vittorio. Présidant le cénacle, le grisonnant Salvatore était bien gardé par son épouse Caterina et ses deux filles Lucia et Angela. Au bout de la table siégeaient les oncles et tantes de Vittorio: Eleonora et Annabella du côté de son père, Mario du côté de sa mère. Entre eux se trouvait Angelo, le cadet de Vittorio. Tous passèrent un repas dans l'allégresse avec forces accolades et embrassades, souhaitant au nouvel épicier la bonne fortune dans ses affaires.

Ces excès passés, Vittorio prit la route du comptoir où il devait faire un état des lieux et glaner quelques informations sur la conjoncture économique actuelle. L'entrepôt était rustique et poussiéreux. Une concierge passait sans conviction le balai sous le porche. Deux trois gratte-papiers déambulaient, documents sous le bras, entre des travées vides en mal de marchandises à accueillir. Le greffier était un ancien fonctionnaire, Gonzaga Gladiatto, lequel avait été dégradé de sa position après avoir fait preuve d'un trop grand zèle dans la défense des privilèges de sa corporation face aux patrices vénitiens. Affalé sur son pupitre, il rédigeait de la poésie entre deux paperasses. Le service de ce larron dans l'appareil mercantile en faisait un fin maître dans l'art de la collecte des ragots et l'oreille des Locchini sur la place marchande vénitienne. Il se redressa à la vue de son employeur, qui venait tromper la lenteur de sa journée.

"Signore Locchini ! J'ai achevé ce matin même mon rapport sur les places marchandes de notre république et les opportunités que vous pourriez en tirer."
"Ottimo, Gladiatto. Dites-moi tout."
"Signore, vous n'êtes pas sans savoir que notre ville est la plus riche du monde entier. Seule Gênes peut envisager de rivaliser avec nous en termes de flux commerciaux. Notre arrière-pays nous assure une production de fruits importante, les paludiers de Sante Croce et l'artisanat de note ville produisent une importante quantité de biens de luxe."
"Cette saison, la production de fruits a été particulièrement abondante et les prix sont bas, il y a un coup à jouer. Inversement, la prospérité de notre ville stimule la demande en céréales pour nourrir le petit peuple et les portefaix saisonniers ainsi qu'en matériaux de construction."
"Or, il s'avère que la demande en fruits de la ville de Zara se fait forte et que nous pourrions, inversement, importer du bois pour répondre aux besoins de notre ville. La cité étant également renommée pour ses poteries, nous devrions en profiter pour en acquérir et les stocker en attendant une bonne opportunité de vente. N'oubliez pas que votre permis d'épcier ne vous permet de négocier que les biens agricoles et artisanaux les plus élémentaires: bois, briques, céréales, fruits, poteries, huiles et vin."
Satisfait de ce rapport, Vittorio prit congé de son assistant et prit la direction de la capitainerie où la cogue de la compagnie Locchini ronflait paisiblement sur la lagune. Son père l'avait baptisée
San Coelio, du nom d'un abbé de San Marco reconnu pour son désintérêt et son dévouement auprès des sans-toit et des vagabonds, et ce malgré plusieurs accusations calomnieuses de simonie. C'était une bicoque chétive mais brave, qui pouvait embarquer deux cents tonneaux de marchandises.
A la barre, un loup de mer qui prétend avoir rejoint le Cathay via la Mer Rouge en se faisant passer pour un mahométant, Franco Donati Elvisi. Plus certainement, il a bourlingué de nombreuses années au Levant, voguant entre Alexandrie et Beyrouth pour le compte des épiciers vénitiens locaux. En plus d'une gouaille qui lui permet d'abréger les tractations avec les douanes locales pour se dégoter un quai où jeter l'ancre, il sait rafistoler un navire avec trois fois rien, réduisant ainsi les coûts de maintenance du navire.

Les portefaix s'afféraient à monter à bord de la cogue la cargaison de fruits destinée à être vendue à Zara. L'ordre d'achat avait été promptement passé et réglé rubis sur l'ongle. L'équipage se préparait au départ, tandis que Vittorio se frottait les mains d'excitation à l'idée de ce périple, même si Zara n'était guère loin. C'était de nouveaux horizons qui s'ouvraient à lui. Peu de temps après, la petite cogue quitta la lagune sous un soleil clément et un vent quiet. Le trajet vers l'Istrie s'annonçait sans encombres...