L'ultimatum n'est pas pleinement accepté par la monarchie serbe
Karl leva les yeux de son verre de schwarzbier pour voir arriver son ami Gustav comme un beau diable au Café Central, manquant de bousculer un habitué qui allait siroter son verre de bière au soleil. Karl maugréa en voyant Gustav se précipiter à sa table, un journal plié en quatre sous le bras. Inutile d'être grand-clerc pour savoir qu'il allait encore vouloir parler politique. Pour l'amour de l'Empereur, n'avait-il rien de mieux à faire en ce bel été ?
Flâner sur les berges du Danube au bras d'une jolie maîtresse par exemple. Karl ne lui en aurait nullement tenu rigueur. Sûrement pas quand lui-même était en train de faire découvrir Vienne à Karolina, une jeune danseuse de Budapest, venue se frotter à l'excitation de la ville des Habsbourg.
Elle était charmante Karolina avec sa robe bleue et son chapeau un peu de guingois. Karl lui trouvait un je-ne-sais-quoi d'élégance française. Ou en tout cas, c'était ce qu'il glissait à l'oreille d'une Karolina ravie d'être à la mode de Paris.
Karl allait demander à la jeune femme de l'excuser afin qu'il puisse parler en privé avec son ami mais Gustav ne lui en laissa pas le temps. Ce dernier s'assit brusquement sur une chaise de bois polie, juste en face du couple et sans même marmonner un bref salut à la danseuse et à son ami, il déplia son journal d'une main fébrile.
Karl aurait aimé rappeler à Gustav qu'on ne se conduisait pas comme le dernier des goujats devant une dame, à plus forte raison si l'on était autrichien. Diable, nous étions des gens civilisés, pas le dernier des paysans russes !
Mais les leçons de politesse qu'avait apprises Gustav pourtant enseignées à grands coups de cannes par ses précepteurs semblaient fondre comme neige au soleil depuis l'assassinat de François-Ferdinand.
Les deux amis sortaient du Volksoper après une représentation de la Chauve-Souris de Johnann Strauss quand ils avaient appris la nouvelle de l'attentat de Sarajevo, par le biais d'un homme qui hurlait dans les rues à tout-va. Profondément désintéressé de la politique, Karl n'y avait pas vu de raison particulière de s'inquiéter. Après tout, des hommes mouraient tous les jours dans le Monde. La noblesse ne protégeait en rien ses membres de la maladie ou de l'assassinat. Au contraire, Karl y avait vu une nouvelle raison de se maintenir dans son mode de vie hédoniste actuel : alcool et cigares de luxe, jeunes filles à séduire, que demander de plus pour être heureux ?
Gustav au contraire, qui passait ses journées à éplucher les journaux et ses nuit à assister à des débats et des réunions politiques, s'était littéralement effondré sur les rues pavées de Vienne. Karl l'avait relevé à grand-mal - c'était qu'il pesait son poids, l'animal ! - et l'avait poussé dans le premier café qu'ils avaient trouvé. Devant son Verlängerter qu'il toucha à peine, Gustav avait tout juste murmuré : "la guerre...c'est la guerre".
Cela faisait presque un mois et ils ne s'étaient pas revu depuis. Karl avait pensé qu'il fallait un peu de temps à son ami pour se remettre de ses émotions, peut-être un peu de repos pour reprendre du poil de la bête et redevenir le Gustav de toujours, un des plus brillants jeunes avoués de Vienne.
Mais à voir Gustav aujourd'hui, la sueur perlant au front, la moustache en désordre et mal brossée, Karl devait avouer qu'il s'était peut-être trompé.
_Qu'est-ce qui te met dans cet état mon ami ? demanda Karl en relevant sa paire de lunettes nacrée sur son nez aquilin. Au passage, je te présente mademoiselle Bettelheim, en visite dans notre bonne ville de Vienne.
Karolina tenta un timide "bonjour" de sa petite voix flutée mais Gustav n'en tint nullement compte. Il continuait de fouiller son journal, le nez presque collé aux caractères d'imprimeries avant de s'arrêter brusquement et de tendre une des pages du journal à son ami, toujours sans un regard pour la jeune femme qui l'accompagnait.
_Lis-ça, souffla d'une voix morne Gustav. Lis-ça et tu comprendras.
En vérité, la journal était si près que Karl avait du mal à déchiffrer correctement les mots et les phrases qu'il avait sous les yeux. Après avoir éloigné le journal de quelques centimètres, il put se mettre à lire correctement.
_"La Serbie refuse le dixième point de notre ultimatum et ordonne la mobilisation générale."
Karolina qui s'était penchée par dessus l'épaule du viennois, put lire également.
_Et alors ? demanda Karl en repliant le journal et en le rendant à son ami. Les Serbes jouent les gros bras pour nous impressionner, la belle affaire.
_Mais ne comprends-donc tu pas ? geignit Gustav en lui arrachant le journal des mains. Les Serbes ont le Tsar de leur côté. Il a lui aussi décrété la mobilisation.
_Et bien quoi, tu crains la guerre ? demanda Karl en buvant une gorgée de schwarzbier. Nicolas II n'est pas fou, dit-il en reposant le verre sur la table nacrée. Il n'ira pas au devant d'un conflit alors que nous avons l'Allemagne et l'Italie avec nous.
_Ca ne marche pas comme ça, déclara Gustav en se prenant la tête entre les mains. Les Russes sont les amis des Français, qui sont les amis des Anglais. On va se retrouver au devant d'une guerre gigantesque...inimaginable.
_Allons, l'encouragea Karolina en posant sa petite main gantée sur celle de l'avoué. Personne ne veut d'une guerre. Elle n'éclatera pas. Et si même cela devait arriver, tout serait réglé très vite. Je veux dire, nous ne sommes plus des animaux, n'est-ce pas ? On pourra s'entendre entre gens civilisés.
_Je...j'espère que vous avez raison, bredouilla Gustav avant de se muer dans un silence épais.
Décrétant que le spectacle avait assez duré pour la hongroise, Gustav posa quelques couronnes sur la table et aida Karolina à se lever. Il enfila son chapeau, prit sa canne et tapotant l'épaule de son ami d'un geste rassurant, lui promis que dans quelques jours, ils iraient se reposer tous deux à la montagne, dans sa maison de campagne, au pied des Alpes.
Karl prit le bras de Karolina en sortant du café tout en s'engageant dans les rues de Vienne. En sentant le frêle corps de la jeune femme près de lui, le viennois sentit les quelques doutes qu'avait réussi à instaurer Gustav en son cœur se dissiper.
Non, décidément, la hongroise avait raison : qui en 1914, voulait d'une guerre européenne ?
Déclaration de guerre de l'Autriche-Hongie à la Serbie